
Enquête
Rouge et blanc ne font pas
du rosé
LE MONDE | 20.03.09 | VAR ENVOYÉE SPÉCIALE
Jusque-là, cette "hérésie"
était possible en Australie, en Californie ou en Afrique
du Sud, mais pas dans l'Union européenne. Or, comme c'est
de là que viennent 75 % des rosés (dont 28 % de France,
premier producteur mondial), cette modification des pratiques pourrait
bouleverser ce marché en bonne santé qui suscite bien
des convoitises.
"Maintenant qu'on a réussi, on veut
nous casser la baraque", estiment les professionnels "exaspérés",
"scandalisés", "vexés"... Ces
dernières années, les vignerons ont mis l'accent sur
la qualité, et réussi à modifier l'image du
rosé, longtemps considéré comme un sous-produit
par des consommateurs qui n'avaient pas la moindre idée de
la façon dont ce "vrai vin" à la vinification
délicate était élaboré.
"Cela me révolte, on va gommer tout
le travail des vignerons en allant vers la standardisation",
lâche Nathalie Pouzalgues, oenologue du centre de recherche
et d'expérimentation sur le vin rosé, à Vidauban.
Techniquement, prendre du blanc bon marché et y ajouter une
tache de rouge, cela revient à faire du vin "rosi",
pas du rosé. "C'est de la contrefaçon autorisée",
s'énerve Marc Rolley, le directeur du syndicat des vins côtes-de-provence.
L'impact économique inquiète. Beaucoup
pensent que ce simili rosé portera atteinte à l'ensemble
de la catégorie. "Ce bidouillage va casser le marché",
juge Paul Bunan, des Domaines du même nom, à La Cadière
d'Azur. Dans cette famille qui produit du Bandol - "le meilleur
rosé du monde" - et du côtes-de-provence, le projet
européen énerve tout le monde. Toute la famille se
bat depuis plus de quarante ans pour le terroir, et fait un "rosé
gastronomique". Cette année, le domaine passe même
en "bio".
Que le rosé ait toute sa place aux côtés
du rouge et du blanc - il représente 23 % des ventes en France,
devant le blanc, et 10 % des volumes au niveau mondial, il n'y a
pas que les consommateurs à l'avoir compris. Ces dernières
années, la Provence a vu arriver des "estrangers"
venus... des autres vignobles français. "C'est une reconnaissance
de notre réussite, et la preuve que le grand rosé
ne peut se faire qu'ici", explique François Millo, directeur
du conseil des vins de Provence (CIVP).
Figure du Bordelais, Sacha Lichine a craqué
pour le terroir, les cépages et le micro-climat dont est
doté Château d'Esclans, à La Motte (Var). Il
a racheté ce domaine 20 millions d'euros en 2006. Six ans
plus tôt, une fois vendu le Prieuré-Lichine - un margaux
-, il avait commencé à s'intéresser au rosé.
Il a visité 38 propriétés avant de trouver
son bonheur. "Ce vin n'était pas considéré
comme sérieux, il y avait l'opportunité de faire la
différence", explique M. Lichine. Le nouveau propriétaire
a mis la barre haut. Sa cuvée Garrus, à laquelle il
consacre 4 hectares sur 44, est vendue 70 euros le litre, un record.
Les maisons de champagne Roederer ou Vranken-Pommery parient aussi
sur le rosé.
Sûrs d'eux, les Provençaux n'ont pas
vu venir le coup. "Le rouge ne va pas bien, le blanc non plus,
le rosé si. Alors tout le monde veut s'y mettre", décrypte
M. Millo. Son président, Jean-Jacques Breban, négociant,
lâche : "On est les cocus. Et dans dix ans, on sera morts".
Lui et ses collègues disent avoir découvert ce projet
trop tard.
Le coupage a été accepté le
27 janvier à Bruxelles - le vote définitif est prévu
le 27 avril. La France a donné son accord au règlement
qui consiste à faire évoluer les pratiques et donc
sur le mélange blanc et rouge. Depuis, face au mécontentement,
le ministre de l'agriculture Michel Barnier s'y dit défavorable.
Les producteurs craignent qu'il ne soit trop tard. Réunis
jeudi 19 et vendredi 20 mars, ils devaient débattre de la
marche à suivre et évoquer une question qui tarabuste
tout le monde : qui a bien pu souffler cette idée saugrenue
à Bruxelles ? "Des industriels" bien sûr.
Des acteurs qui considèrent, comme la Commission, que cette
réforme permettra d'être plus compétitifs sur
le marché mondial, grâce à l'adoption des mêmes
méthodes que celles des concurrents.
Selon la Commission, la modification a été
réclamée pas la fédération européenne
des producteurs. Pour les Provençaux, c'est clair, ceux des
pays du Nord rêvent de faire du rosé, et les Espagnols
ont des excédents de vin blanc à écouler. En
compensation, la France insiste pour qu'une mention "rosé
traditionnel" soit apposée sur les étiquettes.
Nos producteurs n'en veulent pas, car cela ne ferait que rajouter
à la confusion. Pour eux, ceux qui veulent assembler rouge
et blanc n'ont qu'à trouver un autre nom !
Pourtant, tous les vignerons ne paniquent pas.
M. Lichine se sent à l'abri. "Les meilleurs rosés
resteront ceux des côtes-de-provence", résume-t-il,
considérant qu'ici on continuera à faire le champagne
des rosés, quand les autres ne feront que du mousseux. Sauf
qu'en ce qui concerne les vins pétillants, ceux qui font
justement du mousseux ne peuvent l'appeler champagne.
Laetitia Clavreul
Article paru dans l'édition du 21.03.09.
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